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Pen Duick II dans la Transat Anglaise : 1964 et 2016

En inscrivant son nom au panthéon de la Transat anglaise, Eric Tabarly a inspiré durant des décennies toute une génération de marins. Sa victoire sans partage fut pour la plaisance encore balbutiante un formidable accélérateur ouvrant sa pratique au plus grand nombre.

 

" Eric s’est engagé à la dure, dormant l’hiver la fenêtre ouverte à l’Ecole Navale, pour s’entrainer à résister au froid et à l’humidité"

 

En ce 23 mai 1964, des milliers de britanniques se sont massés sur le Hoe, la grande esplanade qui domine le port de Plymouth, tandis que sur l’eau, des centaines de bateaux se préparent à accompagner la flotte des quinze solitaires engagés dans la deuxième édition de l’OSTAR (Observer Single Handed Transatlantic Race), la Transat anglaise en solitaire patronnée par l’hebdomadaire Observer. La première édition de cette course avait eu lieu quatre ans plus tôt. Le 11 juin 1960, c’est en toute discrétion que quatre bateaux avaient franchi la ligne de départ mouillée en baie de Plymouth par le Royal Western Yacht Club. Mais en quatre ans, il faut se rendre à l’évidence, la Transat anglaise dont l’arrivée est désormais fixée à Newport, a changé de visage. Par le nombre des engagés, mais surtout par et grâce à la présence d’un jeune lieutenant de vaisseau français de 33 ans encore inconnu du grand public, Eric Tabarly. Déjà quelques jours avant le départ, en franchissant l’écluse du bassin de Millbay Dock, son ketch noir, Pen Duick II avait fait sensation, attisant la curiosité des concurrents. Principalement celle du vainqueur de l’édition précédente, le britannique Francis Chichester engagé une nouvelle fois sur Gipsy Moth III, un solide sloop en acajou de 12 mètres de long. Point de longs discours pour juger de leur différence. Tout les sépare. Gipsy Moth III évoque par sa silhouette un confortable voilier de croisière. A contrario, Pen Duick II, construit en contreplaqué, gréé en ketch, est une machine de course conçue pour affronter les vents contraires de l’Alantique nord. Pour preuve, malgré ses 13,60 m de long, sa coque ne pèse que 6500 kg contre 13 000 kg pour Gipsy Moth III. De plus, comme il le fera durant sa carrière pour tous les Pen Duick, Eric Tabarly en collaboration avec le constructeur trinitain Gilles Costantini, a imaginé le Pen Duick II spécialement pour la navigation en solitaire. Le gréement de ketch ne doit rien au hasard. Il permet d’utiliser des voiles de petite dimension facilement manœuvrables dans le mauvais temps par un solitaire. A titre d’exemple, le plus grand des génois ne dépasse pas les 30 m². Par ailleurs, Eric a imaginé pour Pen Duick II des équipements dédiés au solitaire. Il a récupéré sur un ancien avion Lancaster une bulle à fixer sur le rouf afin de faire la veille, surveiller les voiles, tout en restant au sec. Mieux encore, c’est une girouette automatique d’un nouveau type qui est accrochée sur le tableau arrière. Elle aussi contraste avec le régulateur d’allure installé par Chichester que l’on peut comparer à une petite voile. 

 

 

Chichester et Tabarly trinquent 11-1964_copyright archives Rubinstein

Chichester et Tabarly qui trinquent  en 1964.

 

Favori, Eric Tabarly au départ de l’OSTAR ? Dans le clan britannique, bien difficile de répondre. Mais chez les rares journalistes français qui ont fait le voyage jusqu’à Plymouth, dont Jean Paul Aymon, envoyé spécial à France Soir, on y croit. D’autant qu’Eric s’est engagé à la dure, dormant l’hiver la fenêtre ouverte à l’Ecole Navale, pour s’entrainer à résister au froid et à l’humidité.

" Abandonner est étranger à sa culture "

 

En ce 23 mai 1964, c’est une brise de demoiselle qui souffle sur la baie de Plymouth. N’empêche ! A la stupeur générale, tous les regards se portent sur le numéro 14, le ketch noir d’Eric, qui vient d’envoyer son spi rouge et noir de 82 m². Banal aujourd’hui, mais une première dans l’histoire des courses en solitaire. Qu’importe si dans le clapot, le spi a du mal à porter, Pen Duick II s’envole inexorablement. Même les trois multicoques engagés dans l’épreuve, deux catamarans et un trimaran qui font ici leur première apparition sont distancés.  C’est tout naturellement qu’Eric choisit la route la plus courte, l’orthodromie, pour rallier Plymouth à Newport qu’il atteint au terme d’une traversée de 27 jours 3 heures et 56 minutes. Des nouvelles, Eric n’en donnera jamais, affichant déjà une aversion légendaire pour tout ce qui touche au moteur et à la radio. Son sens marin, sa faculté à affronter l’adversité, il va les démontrer lors de l’avarie de son pilote automatique au terme d’une semaine de course. Abandonner est étranger à sa culture. « Je pense à la tête que je ferai quand je rentrerai en France et que je raconterai mes malheurs à tous ceux qui m’ont encouragé et aidé. Il faut donc essayer à tout prix de terminer le parcours. Renoncer à une compétition sous prétexte que l’on perd espoir d’être premier n’est pas conforme à l’esprit du sport. » écrit-il dans son livre Victoire en solitaire  rédigé après la course.

 

Aujourd’hui, 52 ans plus tard, c’est ce livre mythique qu’embarque Loïck Peyron à bord de Pen Duick II en prenant le 2 mai, le départ de The Transat Bakerly. Comme Eric, il va naviguer au sextant. Et toujours dans le sillage de l’homme qu’il considère comme son maître au même titre que Mike Birch, il a équipé Pen Duick II d’un régulateur d’allure. « En prenant le départ hors course de la Transat, je souhaite rendre hommage aux marins qui m’ont font rêver. » dira-t-il avant de quitter Lorient. C’est dire que dans la tête du triple vainqueur de la Transat anglaise, du dernier vainqueur de la Route du Rhum sur le Maxi Trimaran Banque Populaire VII, participer à la Transat anglaise, la plus mythique et la plus ancienne des courses en solitaire, ne relève pas du défi. Seulement d’une parenthèse chez ce marin à l’insolent talent qui fêtera à New-York, sa 50ème traversée de l’Atlantique. Respect !

 

Crédit photos : Archives Bernard Rubinstein

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