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Bernard Moitessier Navigateur

Bernard Moitessier est un navigateur atypique. Il est le père fondateur, le mentor de toute une génération de marins professionnels ou amateurs, qui adolescents, ont rêvé en dévorant son best-seller « La longue Route » publié chez Arthaud dans les années 1970. Il participe au Golden Globe en 1969, premier tour du monde en solitaire et sans escale qui n’est autre que « l’ancêtre » du Vendée Globe, et qui passionne déjà le public. Moitessier, largement en tête de la course, qu’il doit en toute logique remporter, prouve qu’il est un grand régatier, en plus de régaler de sa magnifique plume…mais avant le passage du Cap Horn, décide de « tourner à gauche » et poursuivre sa route vers les îles de Polynésie, abandonnant tout rêve de victoire.


« Quand on a côtoyé si longtemps les grandes étendues jusqu’aux étoiles, plus loin que les étoiles, on revient avec d’autres yeux… Partir de Plymouth pour revenir à Plymouth, c’est devenu au fil des temps comme partir de nulle part pour revenir nulle part. » Ainsi écrit le poète-navigateur sur son journal de bord dans l’océan Pacifique Sud, alors qu’il vient de décider de ne plus franchir le cap Horn, mais de prendre la direction des îles sous le vent et notamment un petit atoll perdu aux Tuamotu. Le journal anglais Sunday Times, organisateur de la course sur une idée de Sir Francis Chichester, ne comprend pas.  La gloire, un globe en or et une prime de 5000 livres sterling sont promis au vainqueur. Et pour se justifier de cette décision, Moitessier répond : « on ne demande pas à une mouette apprivoisée pourquoi elle éprouve le besoin de disparaître de temps en temps vers la pleine mer. » La légende Moitessier est née. Le Britannique Robin Knox-Johnston profite de cette aubaine pour remporter la course… en 313 jours sur une coque de noix d’à peine dix mètres.

On ne demande pas à une mouette apprivoisée pourquoi elle éprouve le besoin de disparaître de temps en temps vers la pleine mer

Le marin français a franchi la ligne de départ du Golden Globe à Plymouth dans la brume le 22 août 1968, chacun des neufs concurrents ayant le droit de partir entre le 1er juin et le 31 octobre à condition que ce soit du port anglais. Son bateau rouge vif en acier de 12 mètres pesant 13 tonnes se nomme Josuha* en hommage au premier circumnavigateur à avoir effectué un tour du monde en solitaire par les mers australes entre 1895 et 1898, le Canadien Joshua Slocum. Josuha est un ketch à la fois robuste et sobre, et à l’image de son skipper on ne peut plus marin. Moitessier ne roule pas sur l’or et n’hésite pas à récupérer divers matériaux pour armer et accastiller son voilier. Les deux mâts ont été confectionnés à partir de poteaux télégraphiques, les manches d’aération sur le pont avec une chambre à air de roue de voiture. Le pilote automatique conçu avec une sorte de dérive d’avion se règle par des pinces à linge, et l’habitacle est monacal mais parfaitement fonctionnel. La seule entorse au confort est sans doute cette bulle de plexiglass posée sur le pont, et la roue intérieure, permettant au navigateur de barrer à l’intérieur par mauvais temps.
 


 

Né en Indochine à Hanoi en 1925, le jeune Bernard passe son enfance à Saigon et ses vacances dans un village de pêcheurs, embarquant de plus en plus régulièrement sur les bateaux de pêche. Il n’a aucun goût pour l’école et n’est heureux que sur l’eau. Il devient capitaine d’une jonque effectuant du trafic de crevettes séchées dans le golfe de Siam. Ces navigations rudimentaires le marque de façon indélébile, et toute sa vie va être imprégnée de cette existence à la fois utile et bohême. La sienne est faite de voyages autour du monde en voilier, en famille, en école de voile, pour des missions humanitaires, pour la défense de la planète… Moitessier n’est pas qu’écolo avant l’heure et un formidable manœuvrier, dont l’agilité sur le pont d’un bateau fait merveille. C’est un philosophe, un poète, aimant jeter des « pavés dans la mare », comme d’annoncer qu’il versera les droits d’auteurs de ses livres au pape. « Cap Horn à la voile » et « Vagabond des mers du Sud » sont des témoignages jubilatoires de navigation au large, de débrouille, de vie instinctive et d’hédonisme.


De sa culture vietnamienne, Bernard Moitessier a conservé ce côté « zen », vit pieds nus, roule ses cigarettes en tenant la blague à tabac entre ses orteils, grimpe avec une incroyable dextérité dans les cocotiers comme dans son mât. Sec et athlétique, longiligne et musclé, il dit ne pas cultiver son look, mais avec sa barbe poivre et sel et ses grands chandails de laine, ne laisse jamais indifférent et fait parfois penser à un ermite. Sur Josuha, et dans sa bibliothèque de bord, on trouve des dizaines de livres, de Friedrich Nietzche à Romain Gary ou Antoine de Saint-Exupéry. Moitessier n’aime rien tant que lire quand son bateau sous pilote roulant d’un bord sur l’autre « gronde jour et nuit. » Moque de café et cigarette en main, il reste également des heures à contempler l’océan, fasciné par le spectacle des vagues et du ciel. Il ne peut s’empêcher d’écrire, de filmer ou photographier, et quand il croise un cargo ou un chalutier lors du Golden Globe, envoie un message au Sunday Times : « je continue sans escales vers les îles du Pacifique parce que je suis heureux en mer et peut-être aussi pour sauver mon âme. » Il expédie à l’aide d’un lance-pierres messages et pellicules à destination de sa femme et ses enfants. Dans les mers du Sud, il apostrophe les oiseaux du large et parle aux albatros « Eh, toi vieux frère, que viens-tu chercher ? ». Moitessier décide de se poser en Polynésie. Il se fait construire un nouveau voilier de grande croisière plus moderne mais tout aussi dénudé, qu’il baptise Tamata, signifiant « essayer » en polynésien.

Moitessier le vagabond fascine et crée des vocations. Le chanteur Antoine va lui emboiter le pas, mais contrairement à son maître à penser, il privilégie les escales tropicales aux grandes traversées au large. En 1987, Philippe Jeantot qui est en train de créer le Vendée Globe demande à Bernard Moitessier d’en être le parrain. Poupon, Coste, Lamazou, Peyron qui vont prendre le départ de ce tour du monde en solitaire sans assistance et sans escale… se disent tous « enfants de Moitessier » et ne cachent pas leur fierté de rencontrer le marin considéré comme un mythe. Quelques années plus tard, à l’initiative du magazine Voiles et Voiliers, Bernard Moitessier retourne sur la terre qui l’a vu naître, la boucle est bouclée. Après l’écriture d’un ultime ouvrage « Tamata et l’alliance », atteint d’un cancer, il s’éteint en 1994 à l’âge de 69 ans, à Vanves près de Paris et repose dans le petit cimetière du Bono au sud d’Auray dans le Morbihan.

 

(*) : Retrouvé abandonné aux Etats-Unis, Josuha son mythique ketch est depuis plusieurs années au Musée Maritime de La Rochelle, dans l’ancien bassin des chalutiers. Classé monument historique, parfaitement rénové entretenu mais toujours dans « son jus », il navigue toute l’année et participe à de nombreux événements ou embarque aussi des plaisanciers rêvant de se prendre un temps pour Moitessier.

 

 

Copyright : Marc Caraveo / Flickr