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Les nouvelles vies des phares

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Les nouvelles vies des phares

Depuis la dernière grande vague d’automatisation dans le début des années 1990, les phares sont peu à peu devenus des objets de patrimoine à protéger. A une époque où les dispositifs électroniques d’aides à la navigation se multiplient, l’intérêt du grand public pour ces édifices fascinants ne diminue pas, bien au contraire. Tout en conservant leur fonction initiale, beaucoup entament une « deuxième vie » grâce à l’instauration d’usages alternatifs. Le point avec Vincent Guigueno, l’un des meilleurs spécialistes des phares en France, actuellement conservateur au  Musée de la Marine.
 

La France, un pays bien éclairé


Vincent, qu’est-ce qu’un phare et combien y en a-t-il en France ?
Vincent Guigueno : « Un phare est un établissement de signalisation maritime remplissant trois des quatre critères suivants : une fonction d'atterrissage, une hauteur au-dessus du sol de plus de 20 mètres, une portée supérieure à 20 milles et enfin une infrastructure regroupant plusieurs bâtiments ou la présence d'un gardien dans l'historique de l'établissement. Il y a 135 grands phares en France et 220 bâtiments du patrimoine des phares, incluant les maisons-phares. La densité de phares est très importante en Bretagne, notamment en mer d’Iroise. Près de la moitié des phares français se situent en Bretagne ! Notons aussi que l’on dénombre plus de 6000 aides à la navigation en métropole – bouées, amers, tourelles, balises, feux de port… »

Ces chiffres sont-ils importants par rapport aux pays étrangers ?
« Sans mauvais jeu de mots, la France est bien éclairée. Mais ce n’est pas le seul pays à posséder un riche patrimoine des phares. Il y a 200 grands phares en Norvège et à peu près autant en Ecosse. En Irlande, on en dénombre 80. En France, la densité est plutôt normale compte tenu de l’étendue de nos côtes. »

La "culture phare"

 

Mais il y a une véritable « culture phare » dans notre pays à travers la littérature, le cinéma, la photo …
« C’est vrai. Les phares conservent une dimension symbolique importante, et cela nous touche tous, que nous habitions en bord de mer ou dans les terres. Les phares ont une aura, ce sont des édifices imposants et fascinants qui illustrent la lutte contre les éléments. Beaucoup d’artistes se sont emparés de ce thème, dans la peinture, la littérature, le cinéma, la photographie… C’est d’ailleurs depuis les premières clichés de Jean Guichard à la fin des années 80 que les phares ont commencé à intéresser un large public. Les phares de la mer d’Iroise sont devenus des icônes, et tout particulièrement trois d’entre eux : ArMen, la Jument et Kéréon. Leurs images circulent dans le monde entier. Et pourtant, les phares en mer sont une minorité, la plupart sont à terre. Il y a par exemple quatre phares à Dunkerque, mais personne n’y pense a priori ! »
 

Phare de La Jument - Ouessant ©Hervé Inisan

Un patrimoine à préserver


Tous les phares sont aujourd’hui automatisés et il n’y a donc plus de gardiens. Est-ce inquiétant quant à l’état de ces édifices ?
« Les bâtiments ont horreur du vide. Il y a eu une prise de conscience au milieu de années 2000. Et en 2009, le Grenelle de la Mer a prévu la mise en place d’une politique de valorisation patrimoniale des phares. Jusqu’aux années 2000, et à l’exception de Cordouan classé dès 1862, peu de phares bénéficiaient d’une protection au titre des monuments historiques. Aujourd’hui, près de 100 phares sont protégés ! »

Le fait que davantage de phares soient classés permet de débloquer des moyens financiers plus conséquents pour les entretenir ?
« Le lien de cause à effet n’est pas automatique. Mais quand un phare est classé, les modes de financements peuvent se diversifier. De nouvelles lignes budgétaires s’ajoutent aux Ministères de la Culture et de l’Ecologie. Les collectivités et les associations peuvent aussi débloquer des budgets et soutenir les agents des phares et balises qui s’occupent de l’optique, de la signalisation, mais pas de la restauration du patrimoine. Désormais, il y a une véritable communauté de personnes passionnées qui se mobilisent. »

 

"La deuxième vie des phares"

plus de 800 000 personnes les visitent chaque année

Vincent Guigueno, spécialiste


Le tourisme des phares est-il un créneau porteur ?
« Oui, une quarantaine de phares sont ouverts au public et plus de 800 000 personnes les visitent chaque année. Bien qu’en augmentation, le tourisme des phares ne date pas d’hier : on visitait déjà Cordouan après la chute de Napoléon ! Organiser des visites est simple pour les phares accessibles, mais beaucoup moins pour les phares isolés, comme ceux de la mer d’Iroise. Plus généralement, nous réfléchissons à des usages alternatifs pour revaloriser le patrimoine des phares, leur donner une deuxième vie. »

Quels sont ces usages alternatifs possibles ?
« Certains phares ont un usage scientifique, comme celui des îles Lavezzi (Corse) qui sert de base scientifique du Parc Marin des Bouches de Bonifacio. D’autres accueillent des événements culturels. Il y a ainsi des expositions d’art contemporain au phare du Millier sur le cap Sizun (Finistère). La location de phares est aussi possible. Le phare de Fatouville (Eure) propose ainsi des chambres d’hôtes. C’est un cas particulier car les feux ont été éteints il y a plus d’un siècle et que le bâtiment a été vendu. Mais c’est une piste possible pour d’autres édifices encore en activité. »
 

"Le phare fait encore partie des pratiques de navigation"

 

A quoi servent les phares à une époque où les dispositifs électroniques d’aides à la navigation se multiplient ?
« Pour les marins, le phare a un caractère rassurant. Nous y sommes habitués, il fait encore partie des pratiques de navigation. Autrefois indispensable à la navigation de tous les bateaux, les phares sont aujourd’hui davantage utiles aux plaisanciers. Pour eux, les aides visuelles de proximité sont encore importantes, de jour comme de nuit. Quand on est à la barre, on n’a pas en permanence le nez collé sur ses instruments de navigation ou sur son smartphone ! Les phares et les feux de guidage plus petits jouent un rôle toujours actif pour orienter les navires dans les entrées de port et les zones de navigation dangereuse. Après, l’utilité des phares qui portent à 35 milles nautiques est peut-être moins importante, quoi que… Quand j’ai cramé mon électronique au milieu de la Manche, j’étais bien content de pouvoir me repérer avec les feux des phares.  Cela fait très longtemps que les phares ne sont plus la seule aide à la navigation, et pourtant ils sont toujours là. »

 

"Le phare, les lieux propices aux légendes et à l'imaginaire"


Erigés dans un milieu inhospitalier, les phares ont inspiré de nombreux récits fantastiques ou d’aventures. « Ces récits ne sont généralement pas très gais ! Ils sont même sordides avec beaucoup d’histoires de morts et de crimes. La vie dans les phares est rude, ça transpire le malheur. Et le lieu se prête bien au mystère », explique Bernard Rubinstein, journaliste et grand passionné des phares.
La légende la plus célèbre est sans doute celle du phare de Tévennec, considéré comme maudit, voire hanté. L’édifice, situé en pleine mer entre l’Ile de Sein et la pointe de Van, contribue à sécuriser le passage du raz de Sein. Avant même la construction du phare sur l’îlot de Tévennec, le lieu était déjà redouté des marins et des habitants de la région pour avoir été le cadre de nombreux naufrages mortels. Initiés en 1869 dans des conditions très rudes, les travaux durent cinq années durant lesquelles certains ouvriers relatent d’étranges phénomènes : hurlements de terreur, rires démoniaques, apparitions sur les rochers…
Le phare est finalement allumé en 1875 mais la malédiction perdure. Le premier gardien est Henri Prosmoguer. Peu de temps après son arrivée, il commence lui aussi à voir des apparitions, à entendre des voix… Pensant devenir fou, il quitte rapidement son poste. Un deuxième gardien lui succède, puis un troisième et aucun d’entre eux ne supporte la vie dans le phare de Tévennec plus longtemps. Pensant que la solitude est en cause dans ces désistements rapides, l’administration décide de mettre deux gardiens dans le phare. Mais l’histoire se répète. Au total, 23 personnes se succèdent dans ce lieu mystérieux, avant que celui-ci ne soit finalement automatisé en 1910.

Les histoires de phares sont rarement joyeuses...

 


Autre exemple de récit, imaginaire cette fois, inspiré par les phares, un livre d’Anatole Le Braz écrit en 1900, Le Gardien du feu. Ce roman sombre et passionnant a pour cadre le phare de la Vieille, au large de la pointe du Raz. L’histoire est la suivante : son épouse le trompant avec son collègue gardien de phare, Goulven, le narrateur, les enferme dans la chambre de veille. Insensibles aux cris et aux cognements contre la porte, Goulven ne les considérera comme morts que 13 jours plus tard. Il décide alors de se suicider en se jetant du haut du phare. Ce synopsis confirme les propos de Bernard Rubinstein : les histoires de phares sont rarement joyeuses… 

 

 

Crédits photos : 

Laurent Mignaux - MEDDE

Hervé Inisan

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